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Orthophonistes du Monde

La Lettre OdM 2011 - 1

DE L’HUMANITAIRE ET DES ONGs

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L’humanitaire est un concept mouvant qui se définit de façon très différente aux travers des époques. L’action humanitaire telle qu’on l’entend aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec la charité ou la bienfaisance prônées au siècle des lumières.

C’est au 19ème siècle que s’ouvre l’époque de l’humanitaire dans sa double acception contemporaine : idéal de progrès social et d’égalité d’une part, action secourable organisée d’autrepart [1].
Apparaissent alors progressivement l’aide humanitaire d’état à état, les campagnes d’opinion en faveur d’une cause et vers la fin du 19èmela première organisation privée spécifiquement humanitaire, la Croix-Rouge.

Au cours du 20èmesiècle, et particulièrement au lendemain de la seconde guerre mondiale, on assiste au sein des pays industrialisés d’Europe à une véritable explosion d’associations à but non lucratif, à vocation dite « humanitaire ». En France, ce mouvement s’illustre
par deux faits notables. Tout d’abord, une augmentation continue des masses financières, d’origine privé ou publique, collectées par ces ONG [2]et la création en 1988 d’un secrétariat d’état à l’action Humanitaire, qui prend la suite d’un secrétariat d’état aux Droits de l’Homme [3]. Le contexte géopolitique de l’époque allié à une médiatisation toujours plus accrue de l’actualité internationale et de son cortège d’horreurs, mais aussi les détresses proches liées à la crise économique et au chômage contribuent à accroître la popularité de l’action Humanitaire. Elle entre peu à peu dans la sphère politique : la Communauté Européenne (CE) mais aussi l’organisation des Nations Unies (ONU) se dotent d’instruments pour intervenir dans les conflits et porter secours aux populations civiles.

Est-ce l’entrée du « politique » dans l’humanitaire qui est à l’origine de la crise actuelle que traversent de nombreuses ONG ? Bien qu’étant largement plébiscitées pour les valeurs qu’elles véhiculent et les nombreuses actions qu’elles entreprennent, nous observons aujourd’hui parfois un mouvement de méfiance ou de défiance à l’égard de certaines associations. Certains dérapages –découlant des situations particulièrement complexes auxquelles les ONG sont confrontées sur le terrain –sont parfois inévitables. Il est vrai aussi qu’au cours des dix dernières années, la taille, la portée et la capacité de la société civile [4]ont augmenté de manière significative à travers le monde, à la faveur du processus de mondialisation. A titre d’exemple, le nombre d’ONG internationales serait passé de 6000 en 1990 à 26 000 en 1999 [5].

Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) sont donc devenues des acteurs de la solidarité incontournables dans un monde extrêmement mouvant en terme de géopolitique, où la pauvreté n’a cesse de s’accroître dans de nombreuses régions du globe.

Les ONG sont loin d’être toutes les mêmes et leurs missions ou mode d’intervention vont découler des valeurs qu’elles prônent. On peut dire schématiquement que les ONG interviennent essentiellement dans trois grands domaines : défense des droits de l’homme, développement (Orthophonistes du Monde faisant partie de cette catégorie) ou environnement. Et ceci sur différents modes : en urgence, en post-urgence ou en « assistance technique », comme OdM.Au cœur de cette nébuleuse contemporaine, nous pouvons malgré tout repérer quelques tendances générales caractérisant assez bien le paysage actuel de« l’action humanitaire ».

Tout d’abord, l’importance toujours croissante accordée par les ONG à la médiatisation de leur action. Selon Joseph ZIMET, les actions de terrain - visant très souvent à suppléer les carences des Etats - sont de plus en plus fréquemment relayées dans des campagnes d’opinion. L’objectif n’étant pas uniquement d’informer le monde, mais aussi d’influencer les décideurs (politiques et financiers).

Le statut « d’association à but non lucratif » (loi 1901) de la plupart des ONG et la logique du bénévolat qui prévalait à l’origine, se heurte aujourd’hui à une logique « entrepreunariale ». En effet, beaucoup d’ONG se gèrent maintenant comme de véritables entreprises. Dans un milieu où la concurrence existe réellement, les ONG se dotent d’outils, élaborent des plans d’intervention, développent des stratégies financières(appel à candidatures auprès de bailleurs de fondsnationaux ou internationaux). On note une nette « évolution vers une institutionnalisation des ONG [6] ».Interrogés sur leurs pratiques, les acteurs du développement sont amenés à retravailler constamment leur positionnement. Difficile effectivement de trouver la bonne distance : s’impliquer sans prendre parti, rester neutre (apolitique et areligieux notamment), agir pour la société civile, mais sans contourner les états…le grand écart est parfois difficile à tenir.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les ONG aient tendance à se professionnaliser. Elles recrutent leur personnel avec un certain niveau d’exigence en termes de qualifications. Il s’agit en effet d’avoir sur le terrain des individus compétents et performants,capables de piloter parfois de gros projets financés par des bailleurs de fonds tels que l’Union Européenne, la Banque Mondiale ou le Fond Monétaire International. Les individus doivent également être mûrs et stables sur le plan psychoaffectif, aptes à travailler en équipe et à faire face à des situations parfois rudes.

OdM n’échappe pas à cette règle. Notre association a toujours porté une attention particulière à envoyer des gens qualifiés,compétents et expérimentés dans leur domaine pour assurer des missions (raison pour laquelle nous n’envoyons pas d’étudiant en mission). Au sein du comité directeur d’OdM, nous nous interrogeons aussi sur la manière de conduire nos actions pour qu’elles répondent non seulement aux attentes de nos partenaires, mais aussi pour qu’elles s’inscrivent dans la durée et soient pérennes.

Ainsi,l’ « aventure humanitaire » des années 60 qui s’incarnait dans l’image prototypique du jeune routard en sac à dos, partant vivre une expérience (professionnelle ou non) en électron quasi-libre,n’a plus grand-chose à voir avec la réalité d’aujourd’hui.

De nos jours, partir vivre une « expérience humanitaire », c’est donc mettre à disposition ses compétences dans le cadre d’un projet bien précis. Que l’on s’engage au sein d’une grande ONG ou d’une petite association comme Orthophonistes du Monde, que cela soit en tant que salarié ou en tant que bénévole, la démarche est la même. Il est nécessaire de s’interroger en amont sur ses motivations, poser et peser son bagage professionnel pour aller à la rencontre de l’Autre avec une bonne dose d’humilité.

Claire MAIER pour le Comité Directeur d’OdM.

[1BRAUMAN R.,L’action humanitaire, Editions Flammarion, Collection Dominos, 1995, p.29.

[2SIMEANT J.,Entrer, rester en l’humanitaire : des fondateurs de MSF aux membres actuels des ONG médicales françaises, Revue française de Science Politique, février-avril 2001, p.47.

[3BRAUMAN R.,op. cité, p.42.

[4La société civile regroupe l’ensemble des entités sociales, des acteurs sociaux et des institutions (ONG, syndicats, organisations populaires, groupements de paysans, associations etc.) qui ne sont pas impliquées directement dans la gouvernance et dans la gestion des affaires publiques.

[5Source : Working together : World Bank – Civil Society Relations, The World Bank, 2003,http://siteresources.worldbank.org/CSO/Resources/WorkingTogetherBrochure.pdf(document en anglais)

[6TROUBE C.,L’humanitaire en turbulences – Les ONG face aux défis de la solidarité internationale, 2006, p.45.


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